Perdre le Nord Partie 4 : Adopter un chien au Nunavut

Dans le Nord, on se sent souvent seul, malgré les super collègues et amis que l’on y rencontre. Après tout, ce n’est pas si évident de développer un lien de proximité avec des inconnus. Pour combler ce vide affectif dont plusieurs souffrent (lire moi), une solution semble sortir du lot : adopter un chiot. Ils sont nombreux, vivent dehors, seuls avec leur mère, et sont tous aussi adorables les uns que les autres. Cet article n’est pas dédié uniquement à mon nouvel ami, Qinu, mais vise également à informer quant aux choses à savoir avant d’épouser la venue d’un nouveau compagnon nordique dans sa vie.

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D’abord, pourquoi adopter un chien au Nunavut? Si la raison mentionnée plus haut ne vous convainc pas, je vais emprunter les mots d’une amie qui vit ici depuis 3 ans : ce sera une bosse de moins sous la neige cet hiver. La maltraitance animale est partout, au Québec comme ici, mais pourtant, la condition de vie des chiens nunavutois m’apparaît bien pire. Il est difficile de rester insensible lorsqu’on voit chaque jour des belles bêtes enchaînées à l’extérieur, sans eau ni nourriture, sauf quelques carcasses…si la chasse a été bonne. Les meutes de chiens de traîneaux ne sont pas mieux traitées malgré leur «prestigieux» emploi. Ils sont laissés à eux-mêmes dans des froids sibériens, et il n’est pas rare de les voir s’entre-dévorer, éliminant ainsi les plus faibles d’entre eux. C’est la coutume inuite, et bien qu’il m’importe de respecter leur culture et leurs croyances, il est bien difficile pour moi, qui considère les chiens comme le meilleur ami de l’homme, d’assister à tout ça.

L’avenir des adorables chiots que l’on croise se résume donc à deux options (s’ils ne sont pas adoptés ou envoyés à la SPA d’Iqaluit) : mourir sous la neige ou être attachés (pour toujours dans certains cas), à se nourrir de restes de caribou et se faire lancer des pierres par les enfants. C’est pour toutes ces raisons que je crois sincèrement qu’adopter un chien nordique est une bonne chose, quitte à lui trouver un nouveau maître lors du retour chez soi. Oui, nos chenils sont déjà pleins, mais une mort certaine ou une vie misérable attend la plupart de nos compagnons canins au Nunavut.

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Une portée un peu plus “sauvage”.

Avant toute chose, il est important de se renseigner sur son futur chien, ce que j’ai bien sûr fait. La plupart des chiens errants ici sont des huskies, bien que l’on trouve aussi quelques terriers et chiens de berger. Impossible d’affirmer que tous sont de pure race, et probablement que très peu le sont, en réalité. Après tout, on ne fait pas affaire avec un éleveur… loin de là! Les huskies sont reconnus comme étant têtus, exigeant un maximum d’exercice par jour, et parfois très vocaux. Race qui n’est d’ailleurs pas recommandée pour un nouveau dresseur. C’est un beau défi qui peut être très demandant, mais qu’y a-t-il de mieux à faire dans cette contrée sauvage? D’ailleurs, je me répète : même si l’animal a un caractère difficile, il vaut toujours mieux lui trouver une nouvelle famille dans le Sud que le laisser mourir dans le Nord.

 

Qinu : la petite histoire

Revenons un mois en arrière. Me voici donc décidé, seul et sans projet, ayant toujours voulu un chien et côtoyant sur une base quotidienne de nouveaux amis qui en ont presque tous un. Difficile de résister dans ces circonstances, surtout considérant leurs misérables conditions de vie. Je garde les yeux ouverts et porte attention aux ouï-dire du village sur les nouvelles portées. Évidemment, je suis à la recherche d’un husky, race prédominante et l’une des seules pouvant survivre aux conditions climatiques nordiques. Je vais voir avec mes collègues à quelques endroits, mais les chiots commencent déjà à être donnés ou vendus. Quelle surprise! Ceux-ci sont âgés d’environ 2 à 4 semaines, ne sont donc pas sevrés et ont à peine quelques dents peu pointues dans la gueule. Il est déconseillé d’adopter un animal de cet âge, qui a encore besoin des soins de sa mère et de jouer avec ses frères et sœurs. Je laisse donc ces bébés partir à contrecœur, toujours à la recherche du compagnon idéal.

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Des chiots beaucoup trop jeunes pour être séparés de leur mère et pourtant…

Peu de temps après, j’entends parler d’une portée de chiots d’environ 2 mois, âge idéal pour l’adoption. Seule et unique visite plus tard, il est clair que j’ai trouvé mon âme-sœur canine. Malheureusement, le propriétaire est parti chasser et je dois attendre quelques jours. Lorsque j’y retourne, il n’est toujours pas là… mais quelques-uns des membres de sa famille sont présents et, curieusement, je discute avec le jeune fils de 10 ans pour m’assurer que je peux prendre l’un des chiots. Parenthèse : on comprend vite à quel point cette société est patriarcale, quand les décisions d’un jeune garçon de 10 ans ont préséances sur celles de sa mère, grand-mère et sœurs plus âgées. Enfin, je repars avec Qinu! Hop! Dans le bain, car bien honnêtement, mon compagnon empeste un mélange de phoque et de caribou morts.

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Trouvez Qinu!

Quand on adopte un chiot, il est important de ne pas se faire trop d’attentes. Oui, on veut tous un animal joueur et affectueux, mais les animaux rescapés ont rarement ce comportement dès leur adoption. À titre d’exemple, durant ses premiers jours chez-moi, Qinu avait peur des choses suivantes : sa laisse, les escaliers, les portes, être seul, moi, les enfants, les hurlements des autres chiens, sa cage, et j’en passe. Il dormait sous le lit pour imiter son environnement précédent, soit sous un vieux cabanon. C’est certain que quand tu te fais lancer des pierres dans les premiers jours de ta vie, tu restes un peu craintif. Par chance, ayant grandi à l’extérieur, mon chiot avait déjà l’habitude de faire ses besoins dehors, et il y a eu à peine quelques accidents de ce côté. Cinq semaines plus tard, Qinu fait de longues promenades (et courses!), adore tous les autres êtres vivants (un peu trop même) et reste seul dans sa cage sans pleurer.

Il faut penser à tout quand on amène un nouveau compagnon dans sa vie. Un chien nécessite beaucoup d’équipement qu’il n’est pas toujours facile de trouver dans un village comme Hall Beach. Heureusement, je peux compter sur des amis merveilleux qui ont déjà des chiens. Ma nouvelle grande sœur Emily me fournit collier et laisse. Mon voisin Daniel me donne les gâteries que les locataires précédents de son appartement ont laissées. Kyle et l’autre Emily me prêtent une cage de transport en plus de me faire cadeau d’une montagne de nourriture en canne. Sans oublier l’extraordinaire Gabrielle qui m’envoie de la maison un coupe-ongle et du Polysporin pour nettoyer les blessures de guerre de Qinu. Il ne me manque plus que quelques jouets, de la nourriture sèche et une brosse, et le tour est joué! Évidemment, on parle ici des éléments de base, je devrai faire le plein de jouets et de gâteries, en plus de trouver une cage de transport permanente pour Qinu à mon retour cet hiver.

Qinu et ses amis!

En ce qui concerne la nourriture, il y a très peu de choix par ici. Pour les chiots, seulement la marque Purina One, qui n’est pas la meilleure, soyons honnêtes. Grâce aux conseils de mes amis et à quelques recherches Google, j’offre une meilleure alimentation à Qinu en ajoutant à sa nourriture des suppléments alimentaires comme : de l’huile d’olive, des sardines, du riz, des pâtes, du poulet, des morceaux de carottes et de pommes. Tout ça, afin qu’il ait les protéines et gras essentiels à sa croissance.

 

Je termine cet article en parlant de l’accessibilité aux soins vétérinaires dans une petite communauté nunavutoise. Sur l’ensemble du territoire, il n’y a qu’un seul vétérinaire et une seule société protectrice des animaux, toutes deux à Iqaluit. Dans ma communauté, il y a beaucoup de chiens abandonnés, ainsi qu’une grande quantité de renards. Ces animaux peuvent être porteurs de la rage, alors il est important de prendre ses précautions. Le vaccin contre cette grave maladie est disponible et offert gratuitement (à administrer soi-même à son animal). Il n’est pas recommandé de le faire avant l’âge de 12 semaines. Même avec le vaccin, il faut limiter le contact avec les chiens qu’on ne connaît pas pour éviter les bagarres et morsures. Un chien errant peut être porteur d’une variété de maladies mortelles et les autres vaccins ne sont pas disponibles (ils peuvent être envoyés apparemment par Iqaluit, mais ceux-ci n’ont jamais répondu à mon courriel, et même après un appel de mon amie Emily, nous n’avons toujours rien reçu). Même s’il n’est pas atteint de la rage ou du parvovirus canin, un chien ou un renard errant peut infliger de sérieuses lésions qu’il faut ensuite traiter soi-même sans antibiotiques. On peut également oublier la stérilisation puisqu’il n’y a pas de vétérinaire. C’est pourquoi les chiens se multiplient à une vitesse folle.

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Qinu ne manquera pas d’affection, et vivra dans les meilleures conditions de vie qui soient. Une tonne d’autres chiots n’auront probablement pas cette chance. Un triste avenir attend ces jolies créatures. Si jamais votre vie vous amène à vivre au Nunavut pour quelque temps, n’hésitez pas. Un chiot vous apportera beaucoup de réconfort lors des longues journées froides et vous donnera une raison d’être dans cette étendue désertique.

 


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