Perdre le Nord partie 6 : Fin de l’aventure

C’est la fin de l’année! Enfin, pas de 2018, mais pour ceux qui, comme moi, sont enseignants, on voit les années d’une autre façon. C’est le temps du repos et – enfin! – de l’arrivée de l’été. Je l’apprécie d’autant plus, car avant mon départ, Hall Beach était encore tout blanc. Ce fut une année forte en émotions et riche en expérience. Je termine mon voyage cavalier seul comme je l’ai commencé, me donnant l’occasion de réfléchir à cette année sortant de l’ordinaire.

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Le matin du grand départ

C’est lorsque l’aventure tire à sa fin que l’on réalise l’ampleur de ce qu’on a vécu. Qui peut se vanter d’avoir traversé un hiver de 9 mois, d’avoir marché à travers des blizzards en mai et ressenti la morsure d’un -70 degré Celsius? J’ai pu admirer ours polaires et renards arctiques dans leur élément naturel. J’ai été ébloui par des aurores boréales qui dansaient dans le ciel. J’ai vu l’océan se cristalliser devant mes yeux pour devenir un labyrinthe de glaciers pointus. J’ai vécu 24 h de nuit comme dans les films d’horreur, qui sont en fait beaucoup plus agréables que les journées où le soleil refuse de se coucher en mai et juin. Je suis heureux d’avoir rencontré des gens formidables, Blancs comme Inuit, qui s’adaptent de leur mieux, eux aussi, à cet environnement hostile.

 

Pourtant, malgré toutes ces belles observations, rencontres et découvertes, l’année fut longue et difficile. Là-haut, les journées passent lentement et se ressemblent. C’est immense et petit à la fois, car impossible d’aller plus loin que les quelques kilomètres du village. Les repas viennent à se ressembler, il y a très peu de choix et les produits sont rarement frais. De novembre à janvier, on est sans cesse fatigué, car le soleil ne se lève plus. En mai et juin, c’est tout le contraire; avoir une bonne nuit de sommeil est tout un défi quand il fait aussi clair à midi qu’à trois heures du matin.

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Classique rue de Hall Beach en juin…à 2 h du matin!

C’est aussi une année où, chaque jour (ou presque), je me suis fait insulter. On m’a frappé, craché dessus, soufflé de la fumée de cigarette au visage, lancé des boules de neige et roches sur ma fenêtre de classe et accusé à tord dans le but de me faire partir. J’ai dû confisquer une vingtaine de briquets qui s’allumaient en classe. Sans oublier les messages grossiers sur les murs et sur des copies d’examens. Et on ne parle pas des batailles de crayons feutres, course sur les bureaux, crachat de papier mâché en utilisant des pailles. Je crois que c’est par mon expérience ici que je comprends pourquoi on dit que le métier d’enseignant est une vocation. Parce que peu importe ce qu’on a à affronter durant la journée, on s’arme de patience et d’énergie positive et on continue d’essayer. On finit par percer les barrières, créer des liens et s’attacher, même si chaque jour est un combat…et oui, même encore en juin.

 

Habiter au Nunavut, c’est vivre dans un autre pays. Non, plutôt sur une autre planète, souvent malheureusement remplie de souffrance. J’ai vu énormément de choses qui m’ont déplu, peiné et même fâché, mais ce n’est pas mon rôle de critiquer une société qu’évidemment je ne peux comprendre que de l’extérieur. Les habitants du Nord canadien ont surmonté beaucoup d’épreuves et s’adaptent aujourd’hui à un nouveau mode de vie calqué sur le nôtre qui, certes, leur permet de s’ouvrir sur le monde, mais qui emmène avec lui son lot de vices desquels ils ont été à l’abri pendant longtemps. Malgré mon sentiment d’impuissance, j’espère au moins avoir réussi à montrer à quelques-uns d’entre eux qu’il existe des façons de rendre sa communauté meilleure ou des portes de sorties quand la vie devient trop difficile.

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Les joies du printemps au Nunavut

Je ne regretterai jamais ma décision de vivre en Arctique pendant ces derniers mois ne serait-ce que parce que cela a définitivement changé ma perspective sur une tonne de chose. Est-ce que je reviendrais une autre année? Probablement pas. Mais jamais plus je ne me plaindrai de la longueur de l’hiver québécois, ou d’une salade à 2$ hors saison. Devoir enseigner à une classe « difficile »? Ha! Laissez-moi rire. Je vois maintenant la vie d’un œil nouveau et tout me semble plus beau et plus facile.

 

Vivre dans le Grand Nord, c’est faire des sacrifices, avoir peu de choix et se sentir pris au piège. Par contre, le retour à la réalité du « sud » n’est pas de tout repos non plus. Malgré les difficultés quotidiennes de la vie nordique, on finit par s’habituer à cette vie sans pression, sans rendez-vous, sans les nombreux achats et toutes les autres sources de stress quotidiennes qui nous assaillent sans même que l’on s’en rende compte. Être de retour est définitivement dépaysant, mais après une semaine, je commence déjà à retrouver mes repères et à me sentir chez moi. Surtout, je me sens libre et, enfin, à la maison.

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